• La LPO et la chasse (juillet 2019)

     

     


    LA LPO ET LA CHASSE

    (Version validée juillet 2019)

     

    Les différentes formes de chasse, comme les différentes formes de pêche, ont longtemps été des activités de subsistance pour les populations. Aujourd’hui, en France métropolitaine comme en outre-mer (sauf pour quelques populations autochtones), celles-ci sont désormais quasi exclusivement des activités de loisirs ou à caractère commercial.

    Selon le rapport de l’IPBES (1) les prélèvements excessifs (chasse, pêche, extractions de minerais, déforestation…) sont la deuxième cause de raréfaction des espèces après la disparition et l’altération des milieux(2). Conformément à son objet statutaire, la LPO combat les causes de l’effondrement de la biodiversité, et notamment les différentes formes de chasse et de pêche non responsables, en s’appuyant sur les principes ci-après.

    Une chasse responsable doit permettre la stabilité à long terme des populations animales. Ce principe implique de laisser aux populations la capacité de résister à des événements accidentels (épidémies, évènements extrêmes) et donc de préserver, au-delà de leur seule stabilité à court terme, leur capacité de croissance à moyen et long terme. Une population dont seule la capacité de maintien des effectifs est préservée, diminuera inexorablement dans le long terme lorsque des événements accidentels majeurs viendront l’impacter. La chasse doit donc être réservée à des espèces reconnues scientifiquement en bon état de conservation, après un examen prudent de la stabilité de leurs effectifs.

    La chasse d’espèces en mauvais état de conservation doit être absolument proscrite, ces dernières n’ayant en général même pas la capacité à seulement maintenir leurs effectifs. On invoque souvent à tort une « compensation » de la mortalité induite par la chasse, par une baisse de la mortalité naturelle qui en résulterait(3). Ce mode de compensation n’est possible que pour des populations dont l’abondance des individus impacte leur mortalité naturelle, et en aucun cas pour des populations de faibles effectifs et souvent en décroissance.

    Ces recommandations de bon sens s’imposent avec une urgence marquée pour des espèces impactées de manière significative par d’autres activités humaines. On peut citer comme exemples l’Alouette des champs, qui fait partie des espèces des zones cultivées fortement impactées par l’agriculture intensive, ou les galliformes de montagne confrontés au rétrécissement de leurs habitats du fait du changement climatique.

    Compte tenu de la responsabilité particulière de la France vis-à-vis de la biodiversité en zones tropicales, l’absence de législation de la chasse en Guyane (hors la protection de certaines espèces) est également particulièrement choquante.

    Les espaces protégés font partie d’une stratégie de maintien de la capacité de croissance de nombreuses espèces, dans la mesure où les populations ainsi préservées sont des « sources » pour les populations des mêmes espèces hors des espaces protégés. Les autorisations de chasse dans ces espaces sont donc en totale contradiction avec une chasse responsable, encore plus quand elles concernent des espèces en mauvais état de conservation (par exemple le Tétras Lyre dans la réserve des Hauts-Plateaux du Vercors).
    L’impact de la chasse sur les populations animales dépend de la sélectivité des différents types d’individus par les chasseurs. Parce qu’il faut par exemple plus d’une jeune Sarcelle d’hiver pour faire un adulte, du fait de la mortalité naturelle jusqu’à l’âge adulte, l’effet sur la population du prélèvement d’un jeune oiseau sera moindre que celui du prélèvement d’un adulte. On parle de différences de « valeur reproductive » entre individus. C’est cette notion qui justifie pleinement l’interdiction de la chasse pendant la migration printanière de retour, telle que définie dans la « Directive oiseaux ».

    La période qui précède immédiatement la reproduction est en effet celle où les individus ont la valeur reproductive maximale, puisqu’ils s’apprêtent à se reproduire. Un respect strict de la directive s’impose d’autant plus que les adultes les plus expérimentés, ayant donc le meilleur succès de reproduction et donc la valeur reproductive la plus élevée, tendent à être les migrateurs les plus précoces. A l’inverse, chez une espèce polygyne comme le Sanglier, la reproduction des femelles est maintenue même avec une faible proportion de mâles dans la population, ces derniers n’ayant donc qu’une très faible valeur reproductive. La sélection dans la chasse au Sanglier portée sur les mâles de grande taille ne permet pas de stabiliser les effectifs. Seul un prélèvement sélectif des femelles permettrait effectivement d’altérer la dynamique positive de cette espèce.

    Les différents principes scientifiques mentionnés ci-dessus forment le consensus scientifique résultant de nombreuses études de populations d’oiseaux (et de mammifères) dans le cadre de la théorie des populations exploitées, études menées par des scientifiques indépendants, principalement en Amérique du Nord et en Europe, et publiées dans des revues internationales à comité de lecture. Le développement d’études, conduites par des organismes financés par les milieux de la chasse et souvent diffusées sous la forme de rapports non évalués, ne peut être opposé à la littérature scientifique internationale, du fait notamment de l’existence de conflits d’intérêts. Ces pratiques sont encore plus inacceptables quand elles s’accompagnent de manœuvres visant à restreindre le développement de programmes de recherches indépendants.

    En dépit des principes scientifiques de base, la chasse se caractérise en France notamment et malheureusement par :
     

    La chasse aux oiseaux en France est de loin la plus intensive parmi les pays européens

    - En France sont tués à la chasse plus de 17 millions d’oiseaux chaque année (4,9 millions de pigeons ramier, 1,4 million de grives musiciennes, plus de 2 millions de perdrix grises et rouges, plus de 2 millions de canards, 0,7 million de bécasses des bois) soit de loin le tableau de chasse le plus important parmi 26 pays européens pour lesquels les données sont disponibles (le second pays est l’Espagne avec « seulement » 11 millions d’oiseaux tués) ;

    La France est le pays en Europe qui chasse le plus d’espèces d’oiseaux, soit 63 espèces, alors qu’aucun autre pays n’autorise la chasse de plus de 40 espèces (Figure 1 ci-dessous);

    La LPO et la chasse (juillet 2019)

    Figure 1. Nombre d'espèces chassées dans de l'Union Européenne selon les législations nationales en vigueur des 28 états membres.

     

     

    - Au regard de la communauté d’oiseaux présents en France, le nombre d’espèces d’oiseaux chassées en France peut être effectivement qualifié d’excessif en comparaison avec la situation dans les autres pays européens (figure 2 ci-dessous) ;

    La LPO et la chasse (juillet 2019)

    Figure 2. Nombre d'espèces chassées (selon les législations chasses en vigueur dans chaque pays) en fonction de la diversité spécifique avifaunistique des 28 états membres de l'Union Européenne (AT : Autriche; BE : Belgique; BG : Bulgarie; CY : Chypre; CZ : République tchèque; DE : Allemagne; DK : Danemark; EE : Estonie; EL : Grèce; ES : Espagne; FI : Finlande; FR : France; HR : Croatie; HU : Hongrie; IE : Irlande; IT : Italie; LT : Lituanie; LU : Luxembourg; LV : Lettonie; MT : Malte; NL : Pays- Bas; PL : Pologne; PT : Portugal; RO : Roumanie ; SE : Suède; SI : Slovénie; SK : Slovaquie; UK : Royaume-Uni).

     

    De trop nombreuses pratiques sont contraires aux principes scientifiques pour une chasse responsable, et à la protection de la faune et des milieux et en particuliers :

     

    - La chasse d’espèces pourtant en mauvais état de conservation. A titre d’exemple 19 espèces d’oiseaux inscrites sur les listes rouges de l’UICN sont toujours chassées en France dont deux en danger au niveau mondial ;
    - La chasse des oiseaux migrateurs hors périodes autorisées, et des piégeages non sélectifs sous prétexte de « traditions », en totale contradiction avec la Directive européenne pour les oiseaux ;
    - La destruction annuelle de milliers de carnivores, pourtant alliés principaux de l’agriculture dont le loup, seul prédateur du sanglier, et le renard prédateur des micromammifères ;
    - La chasse dans un grand nombre d’espaces protégés et jusqu’aux parcs nationaux ;
    - Des actions systématiques visant à empêcher la création d’espaces naturels protégés ;
    - Des actions systématiques visant à décaler des activités impactant fortement les milieux (exploitation forestière, débroussaillement pour la lutte contre les incendies, etc.) en période de reproduction, pour ne pas déranger les activités de chasse en période hivernale où leurs impacts, sur la faune comme sur la flore, seraient pourtant réduits ;
    - Une gestion inadaptée de certaines espèces gibiers, notamment le sanglier, pour lequel les plans de chasse sont établis de sorte à maximiser les prélèvements à la chasse, et non pas, malgré un argumentaire déployé en ce sens par les fédérations de chasseurs, pour réguler des populations qui peuvent engendrer des dégâts importants sur les milieux forestiers mais aussi sur les productions agricoles ;
    - L’absence de connaissances précises sur la réalité des prélèvements et, dans la plupart des cas, une absence de suivi de l’impact de ces prélèvements sur les espèces ciblées ;
    - Un dérangement de la faune (chassable ou protégée) qui modifie son comportement, induit une crainte de l’homme (y compris les simples « amoureux » de la nature perçus comme une menace) et à éviter pendant toute la saison de chasse des zones d’alimentation ou de repos pourtant essentielles à leur cycle de vie

     

    De trop nombreuses pratiques générant différents types de pollutions ou de dysfonctionnements des écosystèmes :

     

    - 15 millions d'animaux provenant d'élevages de gibier relâchés (notamment Canard colvert, perdrix ou Faisan de Colchide), avec les risques de transmission de maladies et de pollution génétique des populations sauvages ;
    - Une compétition entre les gibiers lâchés et les autres espèces pouvant conduire à des modifications importantes des communautés animales naturelles ;
    - 200 millions de cartouches, soit plus de 6 000 tonnes de plomb et l'équivalent de 22 millions de bouteilles plastiques (bourres plastique dans les cartouches) abandonnées chaque année dans la nature avec un impact sur de nombreuses populations d’oiseaux (rapaces, passereaux et anatidés notamment);
    - Ses prélèvements importants d’espèces jugées indésirables, notamment le renard mais aussi les petits mustélidés, en l’absence d’évidences scientifiques sur leurs réels impacts sur les populations d’espèces gibiers ou sur les élevages agricoles ;
    - Des prélèvements importants des mêmes espèces jugées indésirables pouvant potentiellement conduire à... des effets sanitaires indésirables (prévalence d’échinococcose, propagation de la maladie de Lyme, etc.), ou inversement des arguments sanitaires non documentés pour justifier des prélèvements ;

    - Au-delà des effets sur les populations d’espèces gibiers, l’aménagement des territoires pour la chasse contribue à l’artificialisation des écosystèmes avec notamment l’utilisation d’essences inadaptées voire d’espèces exotiques envahissantes pour la reconstitution de haies, par ailleurs une bonne initiative. Dans ce même contexte, la chasse peut parfois contribuer au maintien des zones humides mais l’artificialisation des écosystèmes et leur eutrophisation par la gestion cynégétique conduisent fréquemment à leur banalisation et au déclin des populations des espèces de flore et de faune non gibier.

    Des pratiques inacceptables au 21ème siècle

    - Des activités sans aucune éthique et considération pour le bien-être animal : vénerie sous terre, piégeages notamment à la glu, conditions des animaux utilisés comme appelants etc. pouvant favoriser la circulation de maladies (par exemple grippe aviaire)

    - Un trop grand nombre d’exactions comme en témoignent les nombreux animaux protégés blessés recueillis dans les centres de sauvegarde ;

    - Des accidents de personnes, y compris non chasseurs, dont certains mortels ;

    - Un grand nombre d’animaux tirés, blessés et non récupérés ;

    - Un quasi-monopole de l’espace 7 jours sur 7 avec un nombre record européen non justifié de mois de chasse durant l’année ;

    - Un prosélytisme déplacé dans les écoles ;

    - Des enjeux financiers qui priment sur le reste : élevages de millions d’oiseaux gibier, élevage et déplacements de sangliers pour les enclos de chasse et de tirs, chasse commerciale (décret de décembre 2013), vente de produits issus de la chasse, location d’espaces, vente de matériel, et jusqu’au trafic d’appelants et produits issus de la chasse;

    - La mauvaise application et le retard dans la transcription dans le droit français du droit et des réglementations et convention européennes ou internationales. En outre une non-application du droit : par exemple l’usage toujours largement dominant de cartouches au plomb dans les zones humides plus de 30 ans après son interdiction (article 1er de l’arrêté du 1er août 1986).

    L’idée populaire selon laquelle les chasses françaises seraient aujourd’hui nécessaires à l’équilibre des écosystèmes n’a pas de fondement scientifique. Elle relève de la nostalgie d’une ruralité rêvée qui n’a jamais existé. Pire, aujourd’hui, telles qu’elles sont pratiquées, elles contribuent à la destruction des espèces, au dérangement, à la pollution…

     

    Pour la LPO, la fin des exactions et de la mauvaise gestion cynégétique en France constitue, comme pour une grande majorité de Françaises et de Français(4), un objectif incontournable

     

    (1) https://www.ipbes.net/

    (2) Des travaux en 2019 compilant 163 études publiées entre 1980 et 2017 et portant sur 296 espèces démontrent l’impact catastrophique de la chasse sous les tropiques : le déclin des mammifères, toutes espèces confondues, s’y élève à 13 % du seul fait de la chasse. http://journals.plos.org/plosbiology/article?id=10.1371/journal.pbio.3000247

    (3)Les cas les plus souvent cités, comme celui du canard colvert en Amérique du Nord, ont été largement remis en question. Même si les suivis de populations usuels ne permettent en général pas d’estimer la part de mortalité due à la chasse, en particulier dans ces populations de faibles effectifs, cette absence de données de qualité suffisante ne justifie donc en rien le maintien de la chasse d’espèces en mauvais état de conservation, qu’il faut protéger de toute source de mortalité venant dégrader leur état de conservation.

    (4) 82% des français adhèrent à l’idée d’un dimanche non chassé (IFOP 2017 et IPSOS 2018) soit + 28% par rapport à 2009. 88% demandent l’arrêt immédiat de la chasse de ces espèces d’oiseaux en mauvais état de conservation (IFOP 2018). 83% des sondés sont pour l’interdiction de la vénerie sous terre et 84% des sondés rejettent les chasses dites traditionnelles comme la glu (IPSOS 2018). 91% réclament une réforme de la chasse (IFOP 2016)

     Pourquoi interdire la chasse? Avec le naturaliste Pierre Rigaux


  • Commentaires

    1
    Monique
    Mercredi 25 Septembre à 13:46

    Merci beaucoup pour cet article, c'est édifiant. Quelle honte!!!

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