• UN VILLAGE TUILIER du GÂTINAIS: SAINT SEROTIN (1)

    Sur les traces de l'industrie tuilière du XIXème siècle 

     

    PREMIERE PARTIE : histoire, production, commercialisation

     

    Dans un texte édité en 1998 par les Amis du Vieux Villeneuve, Jean-Luc Dauphin et Jean-Paul Delor présentent quelques éléments d'histoire de l'activité des tuiliers (2). On y lit que jusqu'au XIXe siècle, les tuileries sont surtout familiales. La fabrication des tuiles est saisonnière, ce travail vient en complément d’une autre activité, les tuiliers sont  aussi laboureurs ou vignerons.  Au lendemain de la révolution et tout au long du XIXe siècle, relancées par la grande demande de matériaux de construction, les quelques tuileries de la région qui existaient déjà sous l'Ancien Régime s'agrandissent. D'autres, de plus en plus nombreuses, s'installent. A partir de la seconde moitié du XIXe siècle de véritables usines voient le jour.  

     

      cassini st sé

    Extrait de la feuille n°46, Sens, partie de la carte géométrique de la France dite "carte de Cassini"(1)  accessible sur le site geoportail. On peut déjà lire sur cette carte la présence d'un certain nombre de tuileries autour de Saint Sérotin (qui  n'est devenu commune qu'en 1861).

     

    Pourquoi une telle concentration de tuileries à Saint-Sérotin ?

     

    Jean-Paul Delor, dans son ouvrage L'industrie de la tuile et de la brique au Nord de l'Yonne, relève le nombre très important de marques de tuiles dans le secteur de Saint Sérotin (3). Elles  "sont considérablement plus nombreuses pour cette  région ( le N.O du sénonais) que pour les autres secteurs étudiés" (Aillantais, Florentinois, et Forêt d'Othe).  Il en comptabilise 228 dans le Nord-Ouest du sénonais, dont 92 à Saint Sérotin. Ceci confirme l'importante concentration de tuileries autour de ce village. Le recensement de 1872 à Saint Sérotin, dénombre, sur 485 habitants, 27 familles de tuiliers.

     

    secherie chemeteau nBl'ormeles goutsles gitrysle chaubourg

     

     

    tuileries travail BToutes les conditions sont réunies  pour expliquer la présence de ces très nombreuses tuileries  : un gisement d'argile important et de bonne qualité, le voisinage de la forêt pour un combustible abondant, la présence de l'eau nécessaire au travail de la terre (nombreuses mares), des voies d'accès pratiques et utilisables en toutes saisons, des débouchés commerciaux par la rivière Yonne toute proche. En nous servant des travaux de Jean.Yves Prampart (4) de 1983 nous avons tenté de situer l'emplacement des dix tuileries situées à moins d'un kilomètre du village de Saint Sérotin.

    Si on s'éloigne de quelques centaines de mètres du village, on répertorie des traces de 22 tuileries, traces matérielles ( vestiges de fours ou de séchoirs) ou  traces dans la mémoire des gens du pays (tuileries de La Cave, de l'Espérance ou de Marcelots dont il ne reste aucune trace matérielle).

     

      NORD 4

      Au Nord de Saint Sérotin

           1 -  La Bretelle                                                                      5 - Les Grands Gitrys
           2 - Chaumeteau                                                                      6 - L'Espérance
           3 - Les Petits Gitrys                                                              7 - La Cave
           4 - La Boulinière (nouveaux Petits Gitrys)                              8 - Les Marcelots
           9 - Les Gouts                                                                        A - Le Thureau

     

    SUD 2

    Au Sud de Saint Sérotin

    8 - Les Marcelots                                                                            I - Malitourne 1
    B - La Sècherie 1                                                                             K - Malitourne 2
    C - La Sècherie 2                                                                             L - Les Martinières
    E - Plénoches                                                                                   N - La Fontaine des Prudhommes
    F - L'Orme                                                                                      O - Bel Air 1
    H - Claisse                                                                                       P - Bel Air 2

     

      Le transport vers la rivière et le port de Pont-sur-Yonne

    chemin du port LE VAUUne partie de la production de tuiles était utilisée localement par les maçons. Le reste était transporté à Paris à partir du port le plus proche : port de Pont-sur-Yonne pour les tuileries situées au Nord de Saint-Sérotin, port de Villeperrot-Villenavotte pour les tuileries situées au Sud de Saint Sérotin (les Marcelots)  et à Villebougis. A Pont-sur-Yonne existait, à la place du Quai de la République, un grand Quai aux tuiles où les briques et tuiles attendaient l'embarquement sur des péniches pour Paris où la demande était très importante et la qualité des briques et tuiles très recherchée

    Tous ces cheminements en voiture à cheval, ont laissé des traces sur le terrain : de très nombreux chemins reliant les tuileries les unes aux autres subsistent et traversent en tous sens champs et forêt. Certains de ces chemins ont été  transformés en routes, certains autres ne servent plus qu'aux agriculteurs, aux bûcherons et aux randonneurs. Mais des noms perdurent, qui semblent aujourd'hui incongrus : tel ce chemin du port, dans le hameau du Vau, qui a vu passer des charrois de briques et tuiles en route vers un invisible port (Villeperrot).

     

    23-trafic du port

     

    Pg Le port

     

    Au tout début du XXe siècle, le"tacot" reliant Egreville à Sens, inauguré en 1901, a transporté la production de certaines tuileries, les plus proches de la gare de Saint Sérotin-Villebougis (gare dite de l'Orme), jusqu'au port de Sens. La petite gare de l'Orme, actuellement propriété privée, en est encore le discret témoin.

    train6  villebougis st serotin

     

    Plan d'une tuilerie-type 

    Ce plan est issu du fascicule précité de Jean-Luc Dauphin et Jean-Paul Delor (2).

     

    tuilerie un schema F1

     bezanleu-séchoir3

    un bel exemple de séchoir à  Bezanleu en Seine et Marne (6)

     

     

    Le travail à Saint Sérotin

    Voici une description du travail dans la tuilerie des Marcelots, tuilerie située entre Saint Sérotin et Le Fay, donnée en 1967 par Colette Verger, fille d'un  des ouvriers de l'entreprise. 

    "L'extraction de la terre était faite d'octobre à avril par les 'casseux' et les 'hotteux' qui piochaient et remontaient la terre à la hotte au moyen d'une échelle à trois montants permettant montée et descente. L'argile était transportée à l'atelier dans des tombereaux tirés par des chevaux et vidée dans une fosse remplie d'eau. Là, les 'marcheux' juchés sur le bord de la fosse travaillaient la terre pour en faire une pâte homogène ; les 'mouleux' remplissaient les moules et les 'pourteux', souvent des enfants,  transportaient  les briques sur la 'place' sablée,  où elles subissaient  un premier sèchage au soleil. Intervenait alors 'l'hallier' qui imprimait la marque de la tuilerie avec l e  fer à marquer et portait les briques sous la halle ou séchoir où elle séchaient définitivement et attendaient la cuisson qui se faisait toujours en hiver. Ensuite intervenait la cuisson : les briques étaient empilées bezanleu-grand feuselon une méthode particulière dans des grands fours, capables de contenir de 60.000 à 80.000 unités. Pendant une semaine, on procèdait à un échauffement progressif  en brûlant à l'intérieur de s arches une demie corde de bois par jour soit deux stères et demi, ensuite  le 'grand feu'  durait une quarantaine d'heures et consistait en un feu violent alimenté uniquement par des fagots [la température devant monter jusqu'à 1250 degrés pour les briques  réfractaires et 900 degrés pour les autres briques et les tuiles.]

      dernier Grand Feu à Bezanleu en 2003 (6)

    Après refroidissement, les briques étaient sorties du four et prêtes pour le commerce". (5)

             

    Il y a enfin les 'rouleurs' chargés du transport : charrois de terre dubezanleu-séchoir2 lieu d'extraction à l'atelier, charrois de briques de la tuilerie au port. Ces 'rouleurs' étaient souvent des cultivateurs ou des vignerons. Les charrois de briques se faisaient dans des tombereaux spéciaux tirés par des chevaux. Afin de ne pas remonter du port "à vide", les charretiers prenaient au passage des chargements de parpaings de craie dans les carrières bordant le chemin de Pont à Saint-Sérotin, devenu la route Départementale 82. 

     

    Face Sud du séchoir de Bezanleu (4)

    Le recensement de 1872 à Saint Sérotin dénombre 44 chevaux  dont la plupart devaient servir à ces transports. En plus des 27 familles de tuiliers, 38 ouvriers et manouvriers, et 19 domestiques sont également recensés. Ils sont employés à l'extraction de la terre (plutôt l'été), aux ateliers de fabrication, au  bûcheronnage et à la cuisson. La cuissson demande l'hiver la présence d'une équipe permanente pour alimenter les feux pendant plusieurs semaines. Les manouvriers se relayent alors jour et nuit par équipe et dorment sur place. Les enfants travaillent dès leur jeune âge comme porteurs de briques de la 'place à sécher' à la 'halle' ou 'séchoir'. L'activité tuilière exige aussi la production de fourrage pour les chevaux et l'exploitation de la forêt pour les cuissons. 

    Ainsi toute la vie du village de Saint-Sérotin tourne autour du travail des tuileries : en 1872 on y trouve 3 maréchaux-ferrants, 3 charrons, 14 cultivateurs et fermiers, 2 aubergistes, 1 épicier.   

    Des entretiens menés par Jean-Yves Pampart en 1983 auprès des anciens  révèlent l'existence de

    "deux boulangeries, trois ou quatre cafés et de nombreuses épiceries." (note 4)  au début du XXe siècle

    Ainsi peut-on parler d'une certaine prospérité, hélas éphémère, apportée à ce village du Gâtinais entre 1810 et 1920, grâce à la présence et la multiplication des fabriques de tuiles et de briques (7).

     

    DEUXIEME PARTIE: de beaux restes

    TROISIEME PARTIE: le travail des enfants dans les tuileries à Saint Sérotin :deux extraits de délibération du conseil municipal de Saint Sérotin de 1900 et 1907- recherches de Jean-Yves Prampart

     

    (1) La carte de France dite "de Cassini", dressée par ordre de Louis XV est la première dans l'histoire à s'appuyer sur une triangulation géodésique. Les mesures sont établies par Jacques CASSINI DE THURY (1677-1756) et son fils François (1714-1784). Les travaux sur le terrain ont été realisés sur une durée de 30 ans entre 1756 et1789 par une soixantaine d'ingénieurs qui ont effectué des relevés, enquêtant auprès des seigneurs et curés pour relever les noms de lieux. La gravure entrepris par François CASSINI ne furent terminés et publiés qu'en 1815 par son fils Dominique.

     (2) Jean-Luc Dauphin et Jean-Paul Delor, De tuile et de brique, Contribution à l'étude de l'artisanat tuilier et de l'habitat traditionnel dans le nord de l'Yonne, Les amis du vieux Villeneuve, 1998

    (3) Jean-Paul Delor, L'industrie de la tuile et de la brique au nord de l'Yonne, Association Bourguignonne de Recherches céramiques (A.B.R.C), 2005.

    (4) Nous avons utilisé les travaux  de terrain réalisés par les élèves d'une classe de 4ème  du collège  des Champs Plaisants de Sens sous la direction de leur professeur Jean-Yves Prampart,  relatés dans un fascicule Contribution à l'étude du Nord Sénonais édité par la Société Archéologique et Culturelle de Pont-sur-Yonne (SACPY ) en 1983.

    (5) La description est donnée par Colette Verger, qui la tenait de son père ouvrier dans la tuilerie; elle est rapportée dans le bulletin n°3 de la SACPY en 1967. Ces bulletins peuvent être consultés à la bibliothèque municipale de Pont-sur-Yonne.

    (6) La tuilerie de Bezanleu, commune de Treuzy-Levelay en Seine et Marne (près de Nemours) est attestée dès le XIIe siècle. Les batiments reconstruits en 1836 appartiennent à la même famille depuis cinq générations . Elle a été inscrite à l'inventaire des Monuments Historiques le 5 décembre 1989. Le dernier Grand Feu a eu lieu en  2003.

    (7) Sur  la  carte de Cassini et dans les baux anciens, seul  apparait le terme de tuileries. Dans nos régions, la production de briques a supplanté celle de tuiles depuis la grande relance de la construction au XIXe siècle, mais le terme de tuileries continue à être seul utilisé

     


  • Commentaires

    1
    ygnard
    Jeudi 5 Février 2015 à 16:19
    Bravo pour cette riche première partie !
    Un beau travail de synthèse, clair et attrayant donnant la possibilité au plus grand nombre de profiter de travaux érudits.
    Ces travaux de bases permettront de sauver cette indispensable mémoire du travail pour les générations présentes et futures.
    En attendant la suite, un grand merci aux auteurs !
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