• UN VILLAGE TUILIER DU GÂTINAIS: SAINT SÉROTIN (3)

     

    Sur les traces de l'industrie tuilière du XIXème siècle

     

          moulage3

     

    TROISIEME PARTIE : le travail des enfants

     

    Les délibérations du Conseil municipal de Saint-Sérotin au tournant du XXème siècle démontrent sans ambiguïté que les enfants étaient largement employés dans la production de briques. Ils étaient généralement 'porteurs' de l'atelier à la place à sécher. Les conseillers municipaux y demandent une application souple des récentes lois protectrices des enfants, la rigueur de la loi étant considérée comme "extrêment préjudiciable à l'industrie".

    Il est intéressant de lire ces textes de 1900 et 1907. (1)

     

    C.P sécherieSur cette carte postale de la Sécherie à Saint-Sérotin, datée de 1905, on ne voit aucun enfant; les lois protègeant les enfants sont promulguées à partir de 1841  et tout au long du XIXème siècle.  Cependant le ministre de l'Agriculture et du Commerce précise aux préfets en 1841 :"Je n'ai pas besoin de vous prescrire, Monsieur le Préfet, d'éviter avec soin ... tout ce qui dans vos choix, pourrait être de nature à porter ombrage à l'industrie; le respect de la propriété est une obligation impérieuse pour tout le monde".  A partir de lois de Jules Ferry (1881 et 1882) sur l'obligation scolaire, les inspecteurs du  travail  vérifient, verbalisent pour tenter de faire respecter ces lois (2). Les tuiliers crient au scandale, s'organisent, manifestent...les parents  aussi car le travail des enfants représente  un complément de ressources important pour les familles les  plus pauvres.

     

     

    Extrait de délibération du Conseil Municipal de Saint Sérotin du 16 novembre 1900.

    "Le Maire expose que, dans les derniers temps, de nouvelles contraventions ont été faites à un nombre de fabricants de tuiles de notre région. Les unes sont basées sur l' âge des enfants occupés dans ces fabriques, les autres sur l'emplenfant aux briques3oi des brouettes chargées d'un poids trop lourd. Toutes sont faites en conformité de la loi du 2 novembre 1892. Cette application trop rigoureuse de la loi est extrêmement préjudiciable à l'industrie, on peut dire à la seule industrie de notre pays, c'est-à-dire à la fabrication de la brique. Il est bien certain qu'exposés, chaque jour, à des poursuites qui peuvent se terminer devant les tribunaux correctionnels, Messieurs les industriels cesseront de fabriquer et fermeront leur établissement. Déjà plusieurs tuileries ne marchent plus, entre autres celle de Pont-sur-Yonne.

    Si pareille chose arrivait, ce serait un préjudice considérable porté non seulement aux industriels mais aux communes et aux familles. Un certain nombre de parents ayant plusieurs enfants à élever et n'ayant aucune autre occupation que le travail dans les tuileries pour subvenir aux besoins des leurs, sont bien obligés de faire travailler modérément on doit le reconnaître, leurs jeunes enfants afin de les aider à nourrir toute la famille. Si les tuileries sont fermées ou si on interdit le travail aux enfants, que deviendront tous ces chefs de famille ; la misère sera encore plus grande chez nous.

    D'un autre côté, tous les produits des bois qui sont aujourd'hui achetés par les industriels pour chauffer leurs fours cesseraient de se vendre ou se vendraient à un prix très inférieur si les tuileries cessent de fonctionner. D'autre part, il n'y aurait plus de transports de briques sur les ports d'où perte pour les communes qui ont des ports. Perte également pour tous les voituriers qui transportent les  terres, les bois et les marchandises. Pour toutes ces raisons, le maire invite le conseil à prier Monsieur le Ministre du Commerce à bien vouloir donner des instructions pour qu'une certaine tolérance soit apportée par MM les inspecteurs du travail dans l'application de la loi.

    Le Conseil Municipal, après en avoir délibéré, considérant :

     1-que le travail dans les tuileries fait au grand-air, toujours dans les mois d'été, que jamais les enfants ne seront mouillés puisque le travail cesse quand il pleut, que les enfants ne travaillent jamais la nuit, que dans aucune tuilerie on emploie soit des machines soit des matières dangereuses.

      2-que le travail des tuileries n'est pas continu, qu'il ne dure qu'une partie de l'année qui commence vers le 20 avril au plus tôt et qu'il est complètement terminé vers le 10 octobre au plus tard.

      3-que les enfants peuvent aller à l'école à partir de la rentrée d'octobre jusqu'au 19 avril sans interruption, que les instituteurs constatent que les enfants travaillant dans les tuileries viennent régulièrement à l'école pendant les mois où la fabrication des tuiles est interrompue. Chaque mois, pendant les jours où l'on place les marchandises dans les fours pour les cuire et pendant les jours où l'on retire les produits, les enfants ne sont pas occupés dans les tuileries et ils peuvent aller à l'école, ce qui représente un chiffre maximum de 5 à 6 jours par mois.

    4-Que le travail des enfants dits "porteurs" n'est pas fatigant, surtout depuis que des modifications heureuses ont été apportées dans ce genre de travail : autrefois l'enfant portait une brique sur chaque main et faisait ainsi un grand nombre de fois chaque jour le trajet de l'atelier à la place où il déposait ses briques. Aujourd'hui, ce travail se fait au moyen d'une brouette très légère, bien équilibrée et montée sur 2 roues, sur laquelle on peut mettre un certain nombre de briques. Par suite, l'enfant a beaucoup moins d'allées et venues à faire d'où une moins grande fatigue. Le poids des briques ainsi placées ne dépasse pas les 30 kilogrammes et l'enfant qui roule sa brouette fait ce travail sans aucun effort, le terrain étant légèrement en pente, on peut dire que la brouette roule toute seule. Il y a lieu de remarquer que c'est l'enfant le plus jeune qui place les briques sur la brouette et le plus âgé qui roule.

    5-que le travail n'offrant pour les enfants aucun danger ni aucune fatigue il devrait être rangé dans la catégorie des travaux agricoles.

    6-considérant que pour les familles nombreuses et indigentes, le travail des enfants est un allègement aux charges des parents: l'enfant gagne en moyenne le plus jeune 120F, l'aîné 140F, durant les 120  jours de travail.

    7-que par suite de la dépopulation considérable de nos campagnes, il devient de plus en plus difficile aux industriels de se procurer des jeunes gens de plus de 14 ans d'autant plus que ceux de cet âge peuvent se placer dans les fermes ou dans les maisons où ils sont employés toute l'année.

    Le conseil, à l'unanimité, sollicite de monsieur le Ministre:

    1-que l'emploi dans les tuileries d'enfants à partir de 10 ans soit autorisé 

    2-que MM les inspecteurs chargés de faire exécuter la loi apportent dans leur mission la plus grande modération.  

    guenuche3

      on voit ici les fameuses brouettes (appelées "guénuches") évoquées ci-dessus pour le transport des briques  

     

    Extrait de délibération du Conseil Municipal de Saint Sérotin du 10 novembre 1907

     

    L'an 1907, le 10 novembre , le Conseil Municipal de la Commune de Saint-Sérotin ... considérant que l'application stricte de la loi du 2 novembre 1892 sur le travail des enfants dans l'industrie porte préjudice à la fabrication de la brique dans notre région ; considérant qu'étant donné le mode de fabrication et la diminution continue de la population, il est de plus en plus difficile de trouver des enfants âgés de plus de 13 ans pour effectuer le travail de porteur.

    Considérant que ce travail n'est pas, en quoi que ce soit , préjudiciable à la santé des enfants, puisque fait en plein air, dans la bonne saison et sans emploi de machines,

    Considérant que le travail ne commençant qu'au mois de mai, pour finir au mois d'octobre, c'est-à-dire pendant 5 mois, l'enfant peut aller à l'école pendant 7 mois au moins, sans compter les jours d'arrêt de travail, pendant la cuisson.

    Considérant que si, par suite de contravention dressée, les tuileries venaient à cesser le travail, il en résulterait une perte considérable pour un grand nombre de familles, puisque plus de 210 personnes sont employées à ce mode de fabrication; en outre il en résulterait une diminution de prix très grande sur la vente des bois, parce que les industriels n'achèteraient plus de bourrées pour faire cuire leur marchandise, que d'autre part, les communes ayant des ports verraient leurs revenus diminués, puisque ces ports, servant en ce moment de dépôts de briques ne se loueraient plus.

    Que Monsieur le Ministre du travail veuille bien, après avis de la Commission supérieure du Travail, décider que l'emploi des enfants n'ayant pas atteint l'âge de 13 ans, serait toléré et que la fabrication de tuiles serait considérée comme un travail agricole..."

     

    "Victor Hugo et les grands prophètes romantiques ont longtemps bataillé, les statisticiens longuement enquêté, le législateur a lentement pesé le pour et le contre. Il a fallu des générations avant que le travail des enfants soit vraiment aboli en France..." (préambule de l'émission "La marche de l'histoire" de Jean Lebrun du 6/11/2012 sur Fance-Inter "le travail des enfants" -à réécouter.)

     

    Première partie: un village tuilier du Gâtinais
    Deuxième partie: de beaux restes

     

    (1) Recherches de  Jean-Yves Prampart -1983

    (2) "Les inspecteurs se heurteront au patron mais aussi à l'ouvrier mouleur qui travaille à la tâche. Sa cadence, donc son revenu, dépend de ces jeunes enfants qui doivent dégager rapidement la table et étaler rapidement la production, effectuant en courant ce va-et-vient pendant 8 à 12 heures sous un soleil de plomb, à demi-nus et sans chaussures pour ne pas abimer l'aire de séchage"

    Daniel Baduel, "Briqueteries et tuileries disparues du Val d'oise", Syndicat d'initiative de St Martin-du-Tertre (95), 2002

    (3) les photographies de cette page ont été publiées par Jean-Luc Dauphin et Jean-Paul Delor dans De tuile et de brique, Contribution à l'étude de l'artisanat tuilier et de l'habitat traditionnel dans le nord de l'Yonne, Les Amis du Vieux Villeneuve, 1998.

     

     

     

     


  • Commentaires

    1
    Vendredi 18 Janvier 2013 à 15:57
    Un grand bravo pour la richesse de ces articles sur les tuileries.
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    2
    ygnard
    Jeudi 5 Février 2015 à 16:18
    Particulièrement instructif et ...édifiant sur les mentalités et état d'esprit du XIXème siècle.
    Un témoignage qui continue à interroger à notre époque.
    Merci pour ce beau travail de recherche.
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